CONTRE CHANTS
an I av.effondrement
Restes d’un monde ancien,
Victime et agresseur se trouvaient bien :
Au pied d’un cerisier crevé,
Gisait un crâne desséché.
C’était Bernard, vieux bavard,
Même mort, toujours connard,
Qui, depuis son tas d’os pourris,
Continuait ses conneries.
Et dans son vieux crâne fissuré,
Le passé refusait de crever :
« C’était mieux avant, les pelos !
Les pauvres n’ont qu’à se lever tôt !
Le monde va mal, c’est évident,
Moi aussi, j’étais mieux auparavant ! »
Préjugés, conneries et ragots,
Il en brassait, du vent, le salaud.
Il n’avait jamais rien fait de ce qu’il disait,
Mais pour lui et ses amis, ça suffisait.
Dans le fond, ils pensaient pas agir,
Et attendre que passe le pire.
Armé de ses oiseaux de malheur,
Colporteurs de peur et piailleurs,
Il semait dans les plaines
Ses discours chargés de haine.
Ses idées traversaient les campagnes,
Comme un vent mauvais dans les montagnes,
Répandant la peur et la peine,
En désignant toujours les mêmes
Les précaires, poussés à bout,
Se battaient entre eux comme des fous,
Pendant que, bien loin de leurs querelles,
Les puissants tiraient les ficelles.
Ils se disputaient les miettes,
S’accusant de tous leurs maux en cachette,
Sans jamais lever les yeux
Vers ceux qui s’engraissaient au-dessus d’eux.
pour se defouler cherchait un coupable
Parmi les plus faibles, les misérables,
Car le meilleur piège, pour qui veut régner,
Est de faire aux masse oublier
Que ceux qui les poussent à se détester
Sont souvent ceux qu’il faudrait regarder.

Ainsi Bernard sortit le grand jeu,
Et la coquette n’y vit que du feu
Il te l’a embobiné avec habileté,
Et te la baratiné sans pitié.
Et le malheur la frappa
dans les branches elle semella
Et elle se pris une sacrée branlée
sous les yeux de l’assemblée
Elle était un peu déplumé
Comme beaucoup son intégrité
Elle était un peu en PLS
Comme beaucoup sa sagesse
Quelle scène pathétique !
Ça lui fit la nique.
Avec sa tronche en biais,
L’oiseau avait l’air moins frais.
« Putain ! Mais fait chier !
En fait, j’étais concernée !
Maintenant, me voilà mal barrée !
Les cons auraient pu m’en parler ! »
Mais à force de fermer les yeux,
On finit forcément merdeux.
Alors, on l’aura tous vu :
Elle se chia dessus.
Ainsi, sous l’arbre mort, elle lâcha,
Parmi les racines, un beau caca.
Et de ce ferment, lentement, germa
Une petite pousse, qui bientôt grandira.
Petite plante sans force ni gloire,
Une vie frêle, sans grande histoire,
Insignifiante et presque invisible,
Narguant le vieux crâne sénile,
Ne voyant pas venir, dans le silence,
L’avenir sous la lumière qui s’avance.
Tandis que le Merle moqueur
Y voyait un signe, une lueur :

MORALITE
De la merde et de la mort
Peut germer parfois le meilleur.
Le vieux con, l’ingénue, le batailleur :
Trois choix, trois destins, trois décors.
Alors, choisis, et veille
Au monde qui, peut-être, s’éveille.
Et qui s’élèvera, tôt ou tard,
Des restes des vieux connards.

Un jour passa, avec son air niais,
La légère Colombe, symbole de la paix.
Les bêtes d’en bas, pataugeant dans le purin,
Pouvaient sentir la présence de son ton hautain :
Son ego projetait une ombre démesurée
Sur au moins la moitié de la vallée.
« Pas de parti pris, chacun son opinion,
Le juste milieu suffit à ma raison.
Vous ne comprenez souvent rien,
Mes intérêts sont aussi votre bien.
En moi, voyez le raisonnable et la bienveillance,
Mon exemplarité est pour vous une chance.
En moi, voyez la respectabilité, la pureté,
De vos emmerdes, j’en ai rien à carrer.
De toute façon, tout est joué d’avance,
Je ne vois pas pourquoi je ferais la différence. »
Elle n’écoutait ni coq ni corbeau,
Ni les bêtes crottées jusqu’aux sabots,
Ni même le Merle moqueur, éveillé,
Qui, par ses idées, s’était élevé.
Car ici-bas, on le savait :
Son esprit aiguisé lui permettait
De prévenir les prochaines erreurs,
En y mettant tout son cœur.
On comprend mieux quand on voit d’en bas.
Alors, il contre-chanta :
« Les faits ! Les chiffres ! Les sources !
Regardez donc en face où finit votre course !
Les bonnes actions se fondent sur la vérité,
Les belles paroles ne sont que du vent à écouter. »
Mais ses cris se perdaient dans le vent.
Comme le déni est rassurant.
Comme le mensonge est doux
Quand on se fout de tout.
C’est le jeu de tous les privilégiés
Qui se disent non concernés.
Quel bonheur, quand la remise en doute
Ne fait jamais partie de leur route.
La Colombe, effarouchée par la violence des propos,
Trouvait l’interpellation et la mise en garde de trop.
Elle le vécut comme une profonde agression
Et ne donna à la bête aucune considération.
Elle se torcha de ses conseils
Et mit les autres animaux en veille :
« Méfiez-vous des alarmistes !
se sont un peu des terroristes !
Il parle sans éclat
il ne mérite pas débat »
La belle était bien attirée par les blablas,
Et par ses actions, la rumeur se confirma :
Elle offrait son cul au plus aguicheur,
La richesse étant son unique échelle de valeur.

« Quand le vieux monde crève,
Les racines préparent la relève.
La vie n’attend pas la permission
Pour reprendre possession
Des ruines où régnaient
Les idéaux d’un monde défait,
Où la peur de l’autre faisait surgir
En l’humanité l’horreur et le pire.»
La bête se battra, fervente,
Souvent jusque dans la fiente,
Armé simplement de son bec,
Se relevant toujours des échecs.
Il faudra lutter, il faudra tenir,
Il faudra parfois souffrir.
Mais tant qu’une idée ose grandir,
Tout n’est pas fini : tout peut venir !
Gardien d’aspect insignifiant
Il était d’une grande force pourtant
Petites actions et bonne volonté
Le début d’une révolte bien menée
Sa petite contribution amenant finalement
Le nouvel arbre au goutte de sang
Qui sous son aile a grandit
protégé de la rancune et la jalousie.
Portant le rêve d’un nouvel air
Pour ses enfants et ses congénères,
Il combattit jusqu’à son dernier chant,
Dans sa quête, le courage l’aidant.
Quand tout est réduit en poussière,
Quelque part, sous la terre,
Dans l’ombre et le silence,
Quelque chose déjà s’avance.
Un nouvel arbre y poussera.
Un nouveau Merle y chantera.
Pour ceux qui auront lutté,
Pour ceux qui auront douté,
Pour ceux qui seront tombés,
Et pour nos petits nés
Qui n’auront rien demandé